Leidera est un illage niché autour de son port. Les falaises de Vixia se targuent d'être les plus hautes de la côte. Avec environ 600m de verticalité au dessus des flôts, elles n'ont rien à envier à d'autres. Le vent froid te fouette, ce vent vient de l'Ouest chassant les nuages lourds. On arrive. C'est presque le désert. L'âme est endormie. Le silence d'une bourgarde, c'est l'heure de la sieste hivernale. On cherche un logement chez l'habitant. On attendra plus de deux heures pour cause de fermeture spontannée. On est patient car on ne veut pas monter la tente. On trouve bien plus facile de sonner à une porte. Une porte c'est un dialogue, une présence humaine qui te répond. Entre temps, entre le temps, on passe au magasin de la ruelle d'en face. ça sent le pain chaud, ça sent l'orgie, ça sent le crime, ça sent la gourmandise.
Pas question d'échapper à ce sentiment sublime. Serge a faim, son estomac est lourd de solitude. Cela fait quatre jours que l'on ne mange pas de manière assez variée. On ne peut se permettre d'aller au restaurant ici en Europe. Bien, cela va se retrouver quasi instantanément dans notre chariot à quatre roues. On passe une heure comme si on avait plus retrouvé de magasins depuis belle lurette. Comme si on avait traversé un long désert de quatre jours. La course ne pardonne pas. On s'empiffre de joie rien qu'à l'idée de savourer un bon repas. On calcule.... on assume. On ressortira de là avec quelques cornets. On s'en fiche, on va s'éclater nos estomacs. Où sommes-nous ? En France ? En Suisse ? Encore au Portugal ou en Espagne ? On court tout simplement toujours vers l'Est. Des nuages dentelés chassés par le vent. Que d'églises, que d'odeurs de bétail. On regarde passer l'étranger sans le saluer.
Quelques femmes tout de noir vêtues se glissent par la porte d'une église, se retournant pour voir si personne ne les regarde. Les verres de vin blanc à huit heures du matin qui s'entrechoquent sur un comptoir. Ici nous aimons toutes les discussions qui se veulent discrètes. Que ce soit au bistrot du coin ou dans le village du coin, on sent que nous sommes les étrangers mais sans aucune méchanceté. Nous nous retrouvons dans une mentalité typiquement européenne. Le bonjour se fait méfiant. Mais à chaque fois que nous repartons, le monde derrière son coin de porte, sa fenêtre, son rideau qui le protège d'un non-dit. Si cela ne se passait pas de cette manière, ce serait méconnaitre ce pays..... nos pays.
Pas tous la même chance
La nuit tombe. Elle laisse la place à son plus beau spectacle. Les lumières embrasent la citadelle. Je trouve cet instant magique. C'est comme une femme qui enlève son plus bel habit pour séduire un homme, son homme. Cette ville, cette femme, le savent : rien ne peut résister à cette séduction ravageuse. Les gens marchent, achètent. Des mendiants sur le trottoir, on ne veut pas les voir, même pas moi, même pas nous, pourquoi ? On a peur qu'ils nous parlent, qu'ils nous demande quelque chose. Alors nous faisons tous la même chose et pourtant il suffirait de pas grand chose. Cela nous arrange de ne pas les voir. Pourquoi ? Pourtant certain ont cruellement besoin d'un peu d'argent. Il s'en fichent de la pitié, du mépris. Ils veulent juste un peu d'oseille dans les paumes. On donne quand ça nous arrange ou si le vagabond de mendiant à la bouille sympa, pas trop sal, pas trop si...pas trop ça. Comme il est difficile d'être pauvre. Comme il est difficile d'être mendiant. Comme il est facile de juger. Comme il est facile d'être prétentieux et de passer. Comme il est facile de ne pas être généreux.
La pluie (Espagne, février 2005)
La pluie c'est l'ennui, c'est l'oubli. Les pas dans les pas, pas à pas on poursuit, on ne fait pas de figuration. On est acteurs dans des rôles qui nous collent à la peau. Habits mouillés... moral trempé, rien pour s'abriter. C'est bien souvent ce que l'on côtoie au quotidien. Comment résister à la tentation ? Pourquoi cette question ? Parce que là à deux pas se trouve une auberge. On regarde. La facilité nous titille mais on va continuer. Qu'importe, de toute façon on n'avait pas fait la distance souhaitée. En parlant de la pluie, on va te montrer à toi que l'on est capable de résister.
Ouais, ouais...
Pluie veut dire être mouillés. J'ai compris qu'il fallait être patiente. Comment expliquer ça....
- Serge ça va ?
- Ouais et toi ?
- Ouais, ouais.
- Fais gaffe à tes chevilles...
- Ouais.
-
Nicole, pourquoi tu râles comme ça ?
- Je me gèle sur cette moto, je veux un boire un café chaud. Gros naze.
- Excuse-moi.
- Ouais, ouais continue
La minute
suivante est intense. Je me décide, je suis lucide. Je pénètre dans le premier bistrot.
- On y va Serge.
- Ouais, ouais.
On s'aime pour de bonnes raisons, on se tire la gueule pour des mauvaises.
Phrase du jour
Courir le monde oui mais faire le tour des ronds-points pas question. Toutes les combines pour raccourcir les km (Sacré Serge). Est-ce que demain on fait un jour de pause ? Son sourire pince sans rire m'agace. Tu commences sérieusement à m'exciter toi....
L'Europe
Comme tout est petit, j'ai l'impression de vivre dans un mouchoir de poche. D'avoir enfilé des habits qui ne correspondent pas à ma taille. Des routes si étroites, des ruelles si petites, rien n'est grand, une maquette en miniature. Nous avons côtoyé l'espace naissant, l'espace grandissant. Les maisons les unes sur les autrse, les gens les uns sur les autres. Prise d'étouffement, j'ai le vertige.
Notre Maison
Tout
est par terre, désordonnés, sale. Des bagages qui en disent long. Ils parlent, ils chantent. Pas besoin de les interroger, de les questionner. Je lave, je brosse, je répare notre trois pièces, non notre cinq pièces dirait Serge. C'est vrai qu'avec le temps, je me suis permise un peu de souplesse, de douceur. Cette maison, cette remorque qui depuis presque cinq ans supporte tout sans nous faire le moindre reproche, cette maison est bien forte. Elle ne triche pas, elle ne parle pas. Elle est notre équilibre. Parfois la solitude s'est glissée par une des fenêtres. Entre elle et nous, une complicité de chaque instant. Avec Serge on se regarde, on se demande comment on fait pour vivre de cette manière. Vagabonde, marginale, ambiguë, libre ! Comment aimer les vieux bagages sales et sans décors, rempli de vieilles odeurs.
On pourrait les mépriser, nous mépriser mais c'est ça la ressource, l'énergie. On aime se confondre dans nos doutes, nos peurs. Ces bagages sont comme un vieux nounours que l'on aime depuis notre enfance. Ces bagages sont notre folie, notre raison. Ces bagages sont eux, ces bagages sont nous. Ces bagages vont nous ramener d'où l'on est partit. D'où l'on est partit, ces bagages nous on suivi.
L'aveugle
Assis
dans un café enfumé par les cigarettes, je suis au bord de l'asphyxie. Tout autant pour Serge. On croque du pain.... on a faim, on a soif. Ce n'est pas nouveau. Le vent dans le nez, comme si on recevait à chaque fois un coup de poing, ou plutôt comme si on nous faisait une piqûre. Cette pause est bien méritée. On ne s'en plaindra pas. Soudain, mon regard se fixe sur un homme qui rentre péniblement. Aveugle avec une canne blanche, il se déplace en silence. Comme si ce silence lui appartenait et pourtant il y a un bruit monstre. Je le regarde, je l'admire. Tous ses gestes sont calculés, étudiés. Il doit connaître cet endroit, il s'approche du bancomat de service, sort sa carte de crédit, compose son numéro et escamote son bien. Moi qui suis voyante, je n'aime pas les distributeurs automatiques. Lui, sans un hochement de tête, il s'en va comme il est rentré.
Nous apprenons là une belle leçon de courage et de volonté. Cette homme sans le savoir nous a montré qu'il ne faut jamais se décourager devant plus faible que ce soi et ça grâce à cette image intemporelle, volée à l'insu de cet homme sans nom. On va mémoriser cette image empreinte de dignité. L'humain est un être surdoué qui n'utilise pas toujours la bonne arme. Dommage !
Corrida
Sans objet.... L'Espagne du Nord-Ouest n'a aucune tradition taurine et aucun goût pour ce type de spectacle.
Géographie
Au début sont les Pyrénées, ces montagnes dont on croit qu'elles séparent la France de l'Espagne. En fait, c'est un peu plus subtil. Par le jeu des poussées des plaques et des mouvements tectoniques, les Pyrénées ne plongent pas dans l'Atlantique. Au niveau de Roncevaux, elles s'incurvent vers le Sud-Ouest et la ligne de crête sépare la Navarre du pays Basque puis de la Cantabrie. Elles s'offrent un dernier renflement, les pics d'Europe, qui culminent à plus de 2'600 mètres.
39'000 Km 24.2.05
Nicole stoppe sa moto. Je le sais, je connais notre rituel. On vient de franchir le cap d'un nouveau millième de kilomètre de course et de moto. On s'embrasse, rien de nouveau. Mais tout de même celui-ci était.... On reprend la course dans le silence du vent. Je lance à serge " on est seulement au onzième kilomètre". Il me répond "moi qui croyait que nous étions au 39'000ème kilomètre, ben zut alors."
Situation précaire (Espagne)
Je
ne le crois pas et pourtant je dois le croire. Je le vois, les autres ne le voient même plus. ça va faire le troisième bidonville que l'on croise ici en Espagne. Ils sont identiques à ceux du Brésil, de l'Amérique du Sud. Je vous assure... impardonnable sentiments.... rétablir les vérités oubliées. Maisons en plastique poubelle, un toit de fortune, des pierres au dessus pour retenir ce bric-à-brac. Je suis perplexe, Serge tout autant. Ils sont dans la boue, vivent dans la boue. Aucun écoulement, ils sont installés au bord de la route, le linge n'arrive plus à sécher. Image de la honte, image que l'on ne cache même plus. Qui sont-ils ? On ne le saura pas. J'entends un chien qui aboie, je le vois, maigre, le regard craintif, il fait pitié. A l'allure de la course, on passe devant chez eux. On ne voit personne. J'ai envie de m'arrêter, de faire quelque chose. J'espère que ce n'est pas seulement du voyeurisme que j'ai envie de faire. Incapable de me prononcer. Que de révolte, que de misère, non c'est trop. Comment peut-on laisser des gens, des enfants croupir comme des chiens.
Je sais que des enfants vivent là, des jouets cassés traînent. Un jour ces gens seront expulsés de ce territoire, peut-être de ce si joli pays. C'est toujours comme ça que ça finit avec les déshérités, avec les exilés, avec .... C'est une insulte à la condition humaine.
Environnement
Tout n'est pas parfait mais rien de trop dramatique. On a trouvé, on a traversé beaucoup de zones industrielles qui refoulent des odeurs. On espère que ça n'altère pas trop la santé. Soit disant comme dans toutes les bonnes campagnes publicitaires, les installations sont de plus en plus contrôllées. On trouve encore des décharges sauvages, notamment au bord de la mer. En tout cas, la protection de la nature est devenue depuis quelques années un cheval de bataille des gouvernements autonomes. L'Espagne qui dit "plus jamais ça". Cinq marrées noires en 30 ans, ça fait beaucoup non ? A cause des margoulins internationaux et de pétroliers pourris. Une chose est sûre, Nunca Mas ! Nunca Mas ! Non, plus jamais ça ...
Fin de l'Espagne
Courir l'Espagne ça a été une odeur de pluie ponctuée de gens attachants.Une vie qui se déroule au rythme de la minute, de la seconde. Pays qui conserve la fraîcheur du moment. Le pays Basque offre une extraordinaire diversité de paysages, forêts humides face à l'Atlantique et plaines tapissées de vignobles. Une seule journée de course suffit pour sentir l'odeur du salpêtre et de la sardine grillée. Ici beauté et dynamisme se côtoient. Un pays bâti jour après jour par des hommes et des femmes qui ont travaillé la terre, leur terre tou en sachant préserver leur caractère. Un cadre de dénivellé sans égal.