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Tempête

Le dernier café du matin, notre rituel avant d'affronter la tempête. Il souffle comme un ouragan. Mais la tempête d'aujourd'hui se trouvera bien ailleurs. Impossible de démarrer, la moto n'en fait qu'à sa tête. Après 1 heure de tentatives inachevées nous devons accepter de rester en plan. Mais le vrai problème est que nous nous trouvons dans un petit hameau.

On décharge tout au bord de la route, nos "harimats" s'envolent. Ils ne seront retrouvés que bien plus tard. Serge fait du stop pour aller à 10 km d'ici, me laissant au bord de la route les cheveux en bataille, mon enthousiasme galvaudé par la colère car la moto vient d'être révisée. Les choses n'arrivent jamais par hasard, nous laisseront le hasard de côté.

Aucun mécanicien mais un gars qui s'y connait sera d'accord de venir jeter un coup d'oeil. Après 2 heures, il trouvera la cause.... un problème dans le carburateur. Ce n'est pas trop grave mais il faut commander de toute urgence les pièces en Suisse chez notre ami Michel Seppey à Uvrier. Cet ami qui nous aide tout au long de notre parcours, nous donne de bons conseils pour que la moto roule dans de bonnes conditions. Il est essentiel d'avoir des amis sur qui compter..... merci.

Notre sauveur nous offre ses services, comme c'est gentil. Encore un de plus qui nous aide au bon moment. Nous sommes touchés par son geste d'humanité. Que c'est beau la fraternité ! Nous restons la sans bouger. Nous remontons notre petite tente dans le froid. Aujourd'hui le temps ne compte pas. Par définition, tout se mesure en temps et le temps n'a qu'une priorité, celle de son accélération.


Ce qui me manque

Ce qui me manque le plus c'est peut-être cette approche du language des mots, du language universel, de correspondre uniquement par le regard, par les gestes. J'ai beaucoup appris dans le regard des gens. Il y a une symbiose parfaite, un attachement de pouvoir se parler qui au travers d'une transmission conjuguée par l'émotion. On devient plus sensible de savoir que l'autre ne parle pas ta langue, ton vocabulaire, n'arrive pas à décrire ton écriture.Cette correspondance spontanée devient l'essence même du but.

Comme il est sympathiqe de se dire qu'aujourd'hui, demain, dans le futur, j'aurais certainement communiqué avec une multitude de gens bien différents de ma religion, de ma culture. De se dire que je suis là, je voyage autour de la terre sans même bouger, uniquement par cet échange que j'affectionne particulièrement. Correspondre par son savoir naturel, son côté spontané. Ce genre d'exercice me fait exploiter mon côté débrouillardise qui engendre automatiquement la sympathie entre les peuples. Quoi de plus beau que de ressentir l'émotion à travers le regard, le rire, le sourire, les pleurs.


Ambiance de tranquilité

La Tasmanie rime avec avec "petite maison dans la prairie". Ici c'est les retrouvailles avec une nature entière, celle que l'on ose contredire. Un équilibre si parfait entre espace fertile, élevage de moutons et collines regardant l'horizon.

Les gens d'ici reporte toute leur ferveur et leur dévotion à leur terre, à leur bétail. Ce sont des paysans qui cultivent le bonheur d'une terre protégée. Les 450'000 habitants de Tasmanie, "Tassies" pour les intimes, se considèrent différents des autres Australiens et appellent le continent "l'autre île".

Aujourd'hui, la plus grande richesse de l'île est le tourisme. Les Britaniques de l'époque avec leur incorrigible nostalgie s'efforcèrent de recréer la vieille Angleterre aux antipode avec ses petits villages composés de cottages et de fermes. Mais le grand problème c'est que les jeunes s'expatrient vers les métropoles du continent.



Matin Fantômatique

Uu brouillard épais ruisselant d'une fine bruine en a décidé autrement. Déjà que ce matin mon énergie me fait défaut. Je me glisse pourtant à contre coeur dans mon pantalon, je m'engouffre dans un silence étouffant. Serge me sourit sur le pas de la porte tout en me lançant : veux-tu courrir à ma place ? La question était troublante.

La terre, la roche, le vent forment ici une inséparable trilogie paysagère, les arbres en Tasmanie sont grands et forts. Ils résistent aux vents et au froid de l'hiver. Ils attendent impatiemment le printemps pour revigorer leurs branches. Courir de village en village est exitant, on se sent l'âme d'un découvreur de trésors. Notre trésor c'est de trouver un toit. D'ailleurs les toits forment quelques apparitions d'auréoles furtives s'élevant dans le ciel irréel et fantômatique.

J'espère que ce soir nous dormirons confortablement au chaud. J'en oublie presque que la pluie nous tombe dessus.


L'arrivée à Hobart

C'est sous une pluie battane que l'on débarque par de larges avenues à Hobart, capitale de la Tasmanie. On ne voit rien du décor, l'océan nous tombe dessus. On a bien tenu le coup jusqu'au 31ème km et puis soudain rien ne va plus.... Comme à la roulette. La moto s'est arrêtée dans un endroit où la panne ne doit pas arriver : en plein milieu d'un pont, sur une file de 5 pistes.

Je suis bloquée. J'essaie en vain de la pousser mais elle est bien trop lourde pour moi. Serge a du emprunter une autre voie, on a du se séparer car pour lui impossible de courir sur le pont, c'est interdit. Pour une fois que l'on se sépare je n'arrive pas à me débrouiller !! Après une attente interminable Serge arrive. On poussera la moto dans un endroit plus confortable. On est en transit, le mot est faible. Les petites jambes de Serge tricotent toutes seules avec la transpiration et le veut glacial, les habits complètement mouillés, il n'arrive plus à se réchauffer.

Moi la mine défaite, je ressemble à une poule qui a perdu son coq. Mes lèvres sont bleues, mes dents claquent. C'est incroyable comme on a passé du bien au mal sans que l'on s'en doute. On reprendra la course après une heure d'arrêt sous une pluie givrante, le coeur n'y est plus. On arrive dans un camping. Serge se casse le nez dans la porte "fermé pour la saison". Le moral chute comme les degrès. Je tremble de tous mes membres moi qui fantasmais d'une douche bien chaude.... Ben ma vieille il faudra encore attendre. Un ras le bol s'empare de nous quand soudain la chance arrive.

Une dame nous a suivi en sachant très bien que nous cherchions une caravane parc pour nous loger. Avec notre dégaine, nos bagages en piteux état et nous aussi. Elle nous a pris en pitié, nous accoste avec gentillesse et nous propose de la suivre car elle peut nous louer un appartement pour pas cher. Quel choix on a, on est comme des réfugiés, alors on accepte. On arrive dans l'appartement avec Serge, on se regarde, bien trop luxueux pour nous. Elle nous regarde amusée, elle avait compris. Le lendemain à notre réveil une touchante lettre glissée sous la porte : Pour votre incroyable aventure nous vous offrons l'appartement pour le temps que vous voulez. Cette hospitalité nous va droit au coeur.

Cette dame a accepté que l'on débarque chez elle tout mouillés, un geste que tout voyageur rêve un jour de connaître durant n'importe quelle aventure.


Hobart (Tasmanie)

La capitale de la Tasmanie est un haire de paix préservé de toute pollution. Hobart est nichée au pied du Mont Wellington, d'ici la rue embrasse la ville et ses environs. C'est d'ailleurs le premier jour que l'on voit de la neige sur les sommets.... que c'est beau ! Cela nous rappelle notre petite Suisse avec ses montagnes si belles....

Une architecture coloniale ajoute à l'atmosphère du piquant. Des demeurs victoriennes côtoient d'humbles cottages en bois. Ces maisons de l'époque coloniale donnent le sentiment d'être transportés au siècle dernier. On a tout de suite aimé.


Vent d'une rare force

Après une nuit confortable en fermant la porte et oubliant les tracasseries du vent, tout notre potentiel moral et physique est réduit comme peau de chagrin. Ici on pourrait parler du vent comme on pourrait ne rien dire. Ce vent domine, il est maître de sa force, de sa puissance. Un acte de domination, il flageole tout sur son passage. En tasmanie le vent fait partie intégrante du décor, surtout en cette période de l'année. Il se glisse comme une anguille dans nos oreilles, glace nos visages, ralentit nos pas, abrutit nos sens.

Ce vent nous rappelle celui de cette terre lointaine, la Patagonie en Argentine (nommé la pampa du desert). Ce vent, lui seul était le maître, le démon absolu de l'horizon. Ici c'est le même language, on a pas besoin d'hésiter pour se dire que le concret est devant nous. Que le vent soit libre et maître, nous serons ses esclaves.


Perdue dans mes pensées

Tout n'était qu'illusion. Celle de retrouvailles avec ce maudit vent qui semble à lui seul peupler le monde. Adossée à ma moto, le regard lourd comme une mise au point dans l'infini, je me laisse envahir par l'espace. Dernière pause avant le campement sous le ciel bleu pâle, des montagnes s'accrochent au trait de la rivière et de ses méandres d'argent. Des pâturages glissent successivement dans ce décor calme.

Je m'endors dans un sommeil silencieux en pensant comme toutes les nuits à mes parents et aux enfants de Serge. Clara et Steve. Ils sont si loin de nous mais si proches dans nos coeurs.

Port Arthur - le bagne

Port Arthur fut établi en 1830 comme chantier forestier de forçats pour la production de matériaux servant les projets gouvernementaux. Port Arthur est devenu une colonie pénitentiaire destinée à châtier sévèrement les détenus recidivistes. C'était le bagne idéal aux yeux des autorités britaniques de l'époque car il n'était rattaché au reste de la Tasmanie que par une étroite langue de terre. Ces quelques mètres étaient guardés par une meute de chiens féroces attachés par des chaînes. Les eaux étaient infestées de requins mangeurs d'hommes. De nombreux récits de crauté et d'infamie s'attachent à ce lieu devenu aujourd'hui un centre touristique.

La discipline était stricte mais les conditions de vie n'étaient pas beaucoup plus dures que dans les prisons d'Europe de l'époque. Il paraît que les bagnards pouvaient apprendre un métier (nécessaire pour bâtir la nouvelle colonie). Après le repas du soir, des cours d'alphabétisme étaient dispensés. Une fois leur peine purgée, certains recevaient un lopin de terre, d'autres étaient placés comme domestiques ou chargés des tâches les plus pénibles dans les plantations. La colonie fut fermée en 1877 après que 12'000 détenus eurent purgés leur peine.

Pendant les 2 siècles qui suivirent de nombreux bâtiments furent détruits par les incendies.


Que c'est grand ....

L'immensité du territoire Tasmanien est une aubaine pour la faune. Elle permet tous les contrastes entre pâturages, collines dénudées et sommets enneigés. La beauté tranquille de ces petits villages traversés, la richesse architecturale de ces maisons perdues dans les vents chauds. Une destination hors normes pour les amoureux d'espaces, le bonheur d'une course en Tasmanie. L'éloignement du continent australien à favorisé dans l'île une région de montagnes couronnées de brouillards, une région de fleurs sauvages, de rivières indomptées et de gorges humides et froides. C'est l'un des derniers territoires vierges de la planète.



 
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