Comme c'est bon un arrêt
Cet arrêt a Mendoza m'aura permis de faire des choses différentes,
d'évacuer les émotions d'un tel voyage, d'une telle
aventure. Me retrouver seule durant quelques jours dans une ville
qui s'anime chaque jour à la même heure. Ici je suis
chez moi, je discute avec les gens. J'offre les croissants à
une vieille dame qui passe les jours dans ma rue.
Tous les jours, je fais une petite action spontanée, j'essaye
d'être aimable. La journée débute toujours par
un soleil radieux. Je fais mes 20 Km. de vélo, cela me change.
Cela me fait du bien de se dégourdir car je constate un peu
plus chaque jour que de rester immobile durant des heures sur ma moto
à 12 Km/h n'arrange pas mes articulations. Comme il est bon
de prendre un rituel, de se sentir comme à la maison, d'avoir
un frigo, une cuisinière. De dormir dans un lit confortable,
d'avoir du linge propre qui me rappelle celui de mon enfance. Des
choses si simples mais qui prennent une dimension considérable
après quatre ans de route. Ici j'ai pris tellement de repères
qu'il sera difficile de m'en échapper.
Mais l'appel de la route, le besoin d'avancer est toujours le plus
fort. Il n'y a aucun équivoque : Mendoza restera une place
de gentillesse et de fraternité éternelles. Ici j'ai
partagé tant de choses avec le monde de la rue, le monde de
l'humanité. Avec moi-même. J'ai retrouvé un homme
heureux et amaigris de 4 kilos. Cette Aconcagua est dans sa poche,
dans son coeur, dans son futur. Je sais déjà qu'il reviendra.....
ses yeux brillent trop.
On rêve de quoi
dormir
On cherche désespérement un toît, une douche,
un lit dans cette petite bourgade. La poussière est soulevée
par le trafic, elle nous colle à la peau comme un habit transparent.
D'un seul coup on en veut plus. Notre priorité première,
de l'eau pour enlever cette pélicule, cette odeur de transpiration.
Nous avons le sentiment d'être des vagabons modernes. Prendre
tous les jours la route signifie être au contact naturel de
l'élément nature.
On demande, on questionne, où peut-on dormir ? Mais les gens
semblent être sur leur réserve. Personne ne veut nous
indiquer une direction. Mais vu que nous sommes persévérants,
nous continuons notre quête sous une chaleur lourde. D'ailleurs
l'atmosphère se transforme elle aussi. Après une heure
de recherche desespérée, Serge monte des escaliers dont
les marches sont irrégulières. Il ne dit rien mais je
sais que ses muscles se sont crispés par cette étape
de 40 Km.
Serge revient avec une clé, ce soir nous devrons nous contenter
de très peu. On a compris pourquoi personne ne voulait nous
donner une direction. Les gens se gênent terriblement de montrer
leur façon de vivre à des étrangers. Mais ce
soir, l'humain aura fait toute la différence. Merci.
L'amour, une plaie importante
dans le coeur argentin
L'Argentin proclame l'amour haut et fort partout, dans la rue, sur
les bancs, au feu rouge, aux supermachés. J'ai l'intime conviction
que plus tu regardes les interprétations, plus ils se sentent
la tête à l'envers. A la télévision les
pubs sont provocatrices, sexy, désobéissantes. Le machisme
éclate à l'écran. Il y a même de la réclame
pour réussir son couple pour la vie, d'ailleurs très
subjective.
Sans hésitation, l'Amérique Latine est chaude. La télévision
aborde aujourd'hui le sexe et les tabous sans craindre de choquer,
bien au contraire. On a l'impression que la télé s'est
libérée d'un seul coup et a explose voulant profiter
de toutes ses libertés. Pour un pays où la religion
est tellement présente, on a l'impression d'être passé
de la religion catholique à un fanatisme cathodique.
Société
à 2 vitesses
Sitôt que le centre ville nous échappe, il y a une société
bien distincte, une société à deux vitesses,
deux vies parallèles, deux mondes différents. Il y a
un gouffre géant. L'Amérique latine c'est deux mondes
à l'envers. Dans la main droite, toute la modernité,
la technologie, la richesse du 21ème siècle, dans l'autre
on se retrouve dans un autre monde où la survie perpétuelle
c'est leur pain quotidien. Nous passons dans leurs bonheurs, leurs
peines, leurs révoltes, leurs joies à 12 Km/h.
Ici les gens sont chaleureux, souriants et disponibles. Comme leur
pays.
Un monde différent
!
Un monde s'ouvre à nous : la monotonie, l'évasion de
l'espace, la poésie des kilomètres avalés sous
les pas de Serge. Le souffle Rythme comme le jazz. L'envie de se dire
parfois .... de tout plaquer. J'ai le sentiment d'être partie
si loin, si longtemps et pourtant de ne pas voir passer le temps qui
passe sous mes yeux. Nous avons veilli... sur la route de la naïveté.
Je savais qu'il y aurait des visions, un enthousiasme innocent, le
détail nous échappe. "Sur la route nos pas tiennent
la route ".
Ici c'est une planète qui déchire l'ambiance surréaliste....
Le détail n'apparaît jamais, aussi loin que l'horizon
infini s'enfile dans le silence d'une prochaine tourmente. Ici le
détail trahit la présence humaine, la rencontre avec
l'autre, avec soi-même se mérite. Mais n'ayez crainte,
l'espace, la solitude, la nature sans relief sont un cinq étoiles
!
Comme l'Argentine est
grande ....
On avait oublié.... comme l'Argentine est grande perdue au
milieu de l'espace. L'Argentine se dessine en une seule couleur :
une pampa à perte de vue, aussi loin que ton regard s'évade.
Ici on pourrait mettre le feu que cela ne changerait rien. Tellement
la notion est grandissante. On se sent trop petit face à cette
nature. On a l'impression qu'une vague va nous emporter, qu'il nous
sera impossible de refaire surface.
Une dimension de liberté qui nous étouffe, qui nous
fait peur... Cette vision domine nos esprits. Comment faisons-nous
pour ne pas succomber ? Aujourd'hui on s'invente un jeu ... Le premier
qui trouve une herbe plus verte que l'autre aura gagné... je
ne sais quoi .... Le droit d'avoir réussi à ne pas succomber
dans l'oubli des kilomètres. Cela me rappelle les deserts quie
nous avons déjà courru à 12 Km/H. On s'inventait
des jeux. Celui qui trouvait un de sable plus rouge que l 'autre...
plus jaune que l'autre.... La seule chose qui nous importait...c'était
de réussir ce que l'on avait choisi de faire. C'est un jeu
bidon mais calme nos esprits torturés. On doit revenir sans
cesse à l'essentiel....
S'inventer des jeux ... trouver des inventions imaginaires, de parler,
ne rien se dire, cela nous permettra à chaque fois de nous
faire avancer dans nos doutes, dans nos peurs, dans nos joies de l'aventure.
Trouver son propre équilibre dans son quotidien.
Le temps qui avance
Plus on avance dans notre périple moins on se sent fort dans
notre tête. On croit que l'on devient de plus en plus fort à
force de voyager mais ce n'est pas vrai. Bien sûr on acquiert
une grande expérience de la vie, des émotions rencontrées,
du partage du quotidien de la condition humaine mais chaque petit
détail devient indispensable à l'équilibre. Si
un seul détail manque on devient fragile, ça nous dérange.
On perd la sensation, l'envie de persister, de se battre parfois pour
l'inutile. Quand nous sommes dans l'effort physique, quand c'est très
dur comme ces jours, je crie à Serge "mais qu'est-ce que
je fais ici ??". Sur la route où le détail n'existe
pas, où le paysage se cache dans la terre brulante, où
le goudron se nourrit du pas de Serge, où les lignes sont des
réctilignes à répétition.
Comme c'est beau de voir sur une carte géographique la ligne
magique de Santiago à Rio. Mais la réalité me
semble tout autre. On avance comme des limaces. On se demande comment
nous allons resister à ce climat douloureux. Un paysage plat
à perte de vue. La monotonie est notre perte, notre douleur.
Je m'arrêtte au bord de la route, je souffle, j'ai envie de
pleure mais trop orgueilleuse pour le faire. Serge ne sait pas très
bien se situer non plus. Je pense que nous avons beaucoup donné
durant ces 4 ans, nous avons aussi beaucoup donné de nous même
poru passer la cordillère des Andes, rebelle, dominatrice (cette
Aconcagua, ce sommet de l'âme) que forcément nous avons
une chute de pression. C'est en reprenant la route du monde que parfois
je réalise comme c'est dur. Il ne faut pas se cacher derrière
les mots. Nous n'avons pas choisi le chemin le plus court, le plus
direct, le plus facile.
Mais à quoi bon se plaindre vu que demain, on le sait déjà,
on repartira. Parce que nous sommes incapables de résonner
autrement. Mais maintenant je le sais, on termine cette grande boucle.
Après je voyagerais comme tout le monde. Le mot est lâché.
Quand à Serge il voyagera comme les koalas d'Australie, il
dormira 18 heures sur 24H sur son arbre bein sûr entrecouper
de sursauts frénétiques pour trouver sa nourriture et
se reproduire.
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